Onzième commandement …

Tu ne penseras pas

Le onzième commandement

Déjà le titre est énigmatique. Il s’y loge une pointe de malice de la part d’un auteur dont l’esprit est finement aiguisé : Le « Undicesimo » dont il nous entretient, c’est le onzième commandement qu’il convient d’ajouter à la suite des dix premiers. Onzième commandement respecté dans la communauté où il a vécu et qui s’exprime ainsi : « Tu ne penseras pas ! ».

Il a longuement mûri sa réflexion depuis sa sortie de cette communauté qui se définit comme « famille monastique ». Aussi poursuit-il son idée dans le sous-titre de l’ouvrage : anatomie d’un « plagio » dans le monde catholique.

En italien, ce mot « plagio » a plusieurs acceptions. Premièrement « le plagiat » comme en français, ensuite « le kidnapping » et finalement « le lavage de cerveau » ou « emprise ».  Évidemment pour Fabio Barbero, c’est de ce troisième sens qu’il s’agit.


Plagio 

Son récit direct et personnel montre comment se développe ce « plagio » qui est en réalité l'annulation progressive de la capacité critique d'une personne dans un contexte fermé mais charismatique comme est celui de la Famille monastique de Bethléem.

Mais le but principal de Fabio Barbero n’est pas de polémiquer : il est, grâce au recul pris ces dernières années, d’expliquer en témoignant, de faire comprendre ce qui a pu se passer et ce qui peut se passer ailleurs à tout moment.

 Dans son récit détaillé, Fabio Barbero dévoile en effet les mécanismes insidieux qui l'ont conduit à renier sa propre personnalité : la manipulation par les pratiques imposées de la « transparence des pensées » et la « confession à la Vierge » ; l'isolement du monde extérieur et la diabolisation des sentiments ; le contrôle total du temps et des actions ; l'imposition d'un langage faussement dévot, qui déforme la réalité. 

Comme le souligne Ludovica Eugenio dans la préface du livre, le récit de l'auteur est précieux : il a une valeur universelle, offrant « un témoignage personnel intense mais toujours lucide et chirurgical, qui éclaire les zones d'ombre de la vie communautaire religieuse » (p. 7).


Un parcours de libération 

Il s'ensuit que ce que Barbero décrit dans son livre s'apparente à un véritable système dans lequel, à un certain moment, il était devenu difficile de distinguer les victimes des bourreaux. Les signes qui lui ont permis de mûrir un parcours de libération ont d'abord été certains maux physiques qui ont servi de signal d'alarme. Puis son regard responsable envers les jeunes religieux qui lui étaient confiés, auxquels il fallait permettre d’éviter le traitement subi, et la lecture des écrits du prêtre copte Matta el Maskine [1] grâce auxquels il put découvrir « un autre univers monastique, fait de liberté spirituelle, d'un amour grand mais aussi simple, pauvre, pour Dieu et pour les frères ». Il lui a fallu rompre l'identification avec le groupe et ses dogmes, qui offrent une interprétation parallèle de la réalité.


Ce fut son premier pas vers la libération, mais il s'agit d'un processus long et douloureux, qui passe par la perte de tout repère, interne et externe. Ce n'est qu'après avoir franchi cette étape que survient la renaissance personnelle, avec le retour du sens critique, mais aussi des sentiments ambivalents : il y a le soulagement d'avoir retrouvé sa liberté, mais aussi un profond sentiment de honte pour l'aveuglement dont on a fait preuve. La personne retrouve une forme d'intégrité, mais elle n'est plus la même qu'avant : elle a changé et porte cette cicatrice en elle pour toujours.
Cette prise de conscience a conduit Barbero à quitter cette famille religieuse à laquelle il appartenait et à mener contre elle une action en justice. Une action menée conjointement avec d'anciens religieux du même institut soutenue par l’association constituée pour aider celles et ceux, nombreux, qui en sortent abîmés.

Cette histoire vous regarde…

Ne pourrait-on pas, pour conclure et féliciter Fabio Barbero d’avoir mené à bien son projet d’écriture, reprendre  l’expression de son compatriote, Roberto Saviano, [2] auteur célébre de GOMORRA, qui écrivait :  

Les mafias sont sûres d’une chose : seule la prise de parole peut menacer leur destin et leur sécurité, la parole qui échappe au périmètre de l’information et devient le récit d’une vie, d’une autre puis d’une autre encore, jusqu'à devenir celui d’un territoire, jusqu’à ce que vous compreniez que cette histoire vous regarde, que c’est aussi votre histoire, votre blessure. La parole qui ne se contente pas d’enregistrer, de consigner, mais qui permet de comprendre. Lorsqu’un mécanisme de pouvoir est identifié, qu’on met au jour une pratique violente, ce pouvoir et cette violence ne peuvent plus perdurer, car lorsqu’on comprend on ne souffre plus comme avant. 


Il nous suffit de remplacer le vocable de « mafia » par celui de « communauté abusive » et nous constatons que les propos de Roberto Saviano sont directement transposables à la prise de parole de Fabio Barbero. 


Cela donne à réfléchir et à souhaiter que cet ouvrage soit bien vite traduit et publié en langue française.

Car cette histoire nous regarde aussi.

Publié le 14/12/2025

[1] Le père Matta el Maskine, maître en spiritualité orientale, vit en Egypte au Monastère de saint Macaire. Ses enseignements sont repris en France dans les publications de l’abbaye cistercienne de Bellefontaine.
[2] Roberto Saviano, in : « Je suis toujours vivant » rédigé avec Asaf Hanuka et publié en 2022 chez Gallimard-Steinkis

Bethléem,

c'est la communauté dénoncée dans le livre, qui vient de paraître chez l'éditeur italien Queriniana. L’auteur, Fabio Barbero en a été membre pendant vingt-quatre ans et ancien sous-prieur. Aujourd'hui, dix ans après le début des réformes, l'association qui rassemble les victimes des abus qui ont eu lieu à l'intérieur dénonce, dans une déclaration publiée le 25 juillet 2025, que  rien n’a changé. Essayons de comprendre la version italienne de ce livre en attendant une traduction qui sera bienvenue…. 

Editeur : Queriniana

Auteur : Fabio Barbero

Titre : Undicesimo : non pensare,  L'Onzième : Tu ne pensera pas 

Anatomie d'une emprise dans le monde catholique 

Prix : 16,00 euros

Site : Queriniana

NB : Pour l'instant, ce livre est uniquement disponible en langue italienne.